Gilmore Girls : pourquoi Rory ne mérite pas notre haine

Publié le 17 août 2020 - 22h35

Certains fans n’ont jamais accepté l’évolution de Rory, dans la série Gilmore Girls. 
En l’espace de quelques saisons, celle-ci s’est progressivement délestée de son image de jeune fille sage toujours plongée dans les livres. Et si cette déception s’expliquait par une mauvaise interprétation du personnage ?

 

Pendant son adolescence, Rory est la plupart du temps très appréciée par les fans : elle est gentille, studieuse, généreuse et réfléchie. Mais dès l’instant où elle intègre la prestigieuse université de Yale, son personnage connait une rapide évolution qui ne plaira pas à tous.

Sur les forums américains, de nombreux fans expliquent pourquoi ils détestent Rory Gilmore. Et la presse n’est pas en reste. Vice a par exemple écrit un article qui détaille moult raisons selon lesquelles Rory serait le pire personnage. De son côté, une rédactrice de Madmoizelle déclare qu’elle n’a jamais aimé Rory.

Et si en fait, le personnage de Rory était mal compris depuis le début de la série ? Laissez-nous vous expliquer pourquoi on adhère à cette idée !

Attention, cet article révèle certains moments de l’intrigue. Ne le lisez pas tout de suite si vous n’avez pas terminé la série.

Rory, personnage idéalisé, auquel l’échec n’est pas permis

gilmore girls

© WB

Dans le revival, alors que Rory Gilmore a maintenant 32 ans, sa personnalité et ses traits de caractère reflètent davantage ceux que l’on attend d’une jeune femme au début de la vingtaine. Elle ne sait pas où elle en est dans sa vie amoureuse ni dans sa carrière, et certaines de ces réactions semblent disproportionnées, notamment lorsque sa mère refuse qu’elle écrive un livre sur leur relation, et que Rory le prend très mal. Un livre que Rory n’aurait d’ailleurs a priori jamais pensé à écrire, si son ami Jess ne lui avait pas au préalable soufflé cette idée.

Il faut bien avouer qu’à ce moment-là, nous sommes déçus de découvrir qui est devenue la brillante adolescente de Stars Hollow. Pourtant, il est probable que cette déception ne vienne pas du fait que Rory soit une journaliste indépendante en perte de vitesse, incapable d’atteindre les ambitions qu’elle s’est fixée lorsqu’elle était enfant. La vie réserve parfois des surprises, et même une personne aussi brillante et faite pour les études que l’était Rory, peut un jour essuyer des échecs. C’est d’ailleurs rassurant.

Le problème, c’est que les habitants de sa ville natale ont tendance à la considérer comme une incarnation divine. Les téléspectateurs ont donc très vite adhéré à l’idée d’une adolescente parfaite, et ne l’ont jamais vue comme une jeune femme normale. C’est pourquoi, dès lors que Rory se montre plus insouciante dans les dernières saisons, les fans sont déçus. Au lieu d’avoir conscience qu’elle est à un âge où elle évolue, où elle découvre sa vraie personnalité, ils jugent son comportement à travers le prisme de son caractère d’adolescente.

Une relation mère-fille de codépendance

Gilmore girls

© Netflix

Lorsque Rory est adolescente, les spectateurs voient bien que sa mère fait tout pour elle. Elle n’a de cesse de lui montrer l’amour qu’elle lui porte et se bat pour que sa fille ne manque de rien. Tout au long de la série, Lorelai dit souvent que Rory est « une enfant parfaite ». En lui répétant sans cesse à quel point elle est essentielle à sa vie, inconsciemment, Lorelai les enferme toutes deux dans une relation de codépendance qui impact toutes leurs décisions.

Amy Sherman-Palladino, qui a créé le show, a établi des similitudes entre la mère et la fille, notamment en leur donnant le même prénom et en faisant du personnage de Rory le symbole de l’aboutissement des ambitions jamais satisfaites de Lorelai. Dans le premier épisode de la série, lorsque Rory est acceptée au lycée Chilton, Lorelai confie à son amie Sookie : « Elle pourra aller à Harvard comme elle le voulait, recevoir l’éducation que je n’ai pas eue, faire ce que je n’ai pas pu. Je pourrai être rancunière, et on aura enfin une relation mère-fille normale. » Bien sûr, Lorelai dit tout cela sur le ton de la plaisanterie, mais c’est déjà annonciateur de la suite.

« Tu es moi »

Gilmore girls

© WB

Un peu plus tard, Rory hésite à intégrer Chilton, parce qu’elle redoute de moins voir Dean, un garçon qu’elle vient de rencontrer. Pour justifier son choix, elle explique à sa mère que les coûts d’instruction sont trop élevés. Lorelai est désarçonnée par une réaction aussi inhabituelle de la part de sa fille. Lorsqu’elle découvre que c’est un garçon qui sème la confusion dans son esprit, elle lui dit : « Que je suis bête, j’aurais dû y penser tout de suite. Après tout, tu es moi. Quelqu’un prêt à bazarder quelque chose pour être avec un garçon ? C’est tout moi. »

La jeune fille a beau nier être comme sa mère, le pilote nous montre déjà que Lorelai s’identifie trop à elle. Et même si Rory adore sa mère et l’admire, elle ne peut pas reproduire sa personnalité. D’ailleurs, lorsqu’elle a 15 ans, sa mère lui confie : « Tu as toujours été la plus sage dans cette maison. »

Aussi, il ne serait pas surprenant que Rory ait longtemps été préoccupée par les circonstances et tensions qui ont entouré sa naissance, et qu’elle ait passé la totalité de son adolescence à essayer de justifier sa propre existance en prouvant à tous qu’elle est digne des sacrifices de sa mère.

Dans un flashback qui nous est proposé dans l’épisode ‘Chers Emily et Richard’, dans la saison 3, Lorelai et Christopher entendent le père de ce dernier soumettre à Emily et Richard l’idée d’un avortement. Selon lui, il n’est pas juste que son fils « sacrifie » son avenir pour leur fille. Les parents de Lorelai s’opposent immédiatement à cette idée, mais au moment où Rory rencontre pour la première fois ses grands-parents paternels (saison 1, épisode 15), il paraît évident que l’opinion du père de Christopher n’a pas changé. Qu’importe que sa petite fille soit une excellente élève, chérie par tous les membres de sa communauté, et qu’elle se batte bec et ongles pour améliorer la relation entre sa mère et ses grands-parents, perdure l’idée qu’elle a ruiné la vie de ses parents.

A partir de ce moment-là, qui pourrait blâmer Rory d’avoir du mal à être elle-même ? Même à Yale, ses années d’étude seront pour elle un défi puisqu’elle tentera de vivre sa vie mais restera entravée par les obligations qu’elle a envers sa famille, et ce qu’elle estime que ses proches attendent d’elle.

De mauvais choix de carrière…

© WB

Dans sa vie professionnelle, Rory fait rarement preuve d’aptitude au métier de journaliste, même si elle rédige très bien. Déjà, lorsqu’elle est étudiante à Chilton puis à Yale, ses articles qui reçoivent des éloges – comme celui où elle se défoule contre une jeune ballerine – ne sont pas de véritables analyses journalistiques. Dans le revival, alors qu’elle est adulte et que l’on attend d’elle un comportement professionnel, elle se montre incapable de trouver un angle pour un reportage sur les files d’attente, destiné à paraître dans le magazine GQ. Un article qu’elle a d’ailleurs accepté à contre-cœur. A un autre moment, elle se présente à un entretien d’embauche pour un site lifestyle sans une idée de sujet en tête et sans s’être renseignée sur le média, se jugeant trop bien pour ce boulot.

Tout cela tend à donner raison à Mitchum Huntzberger, le père de Logan, lorsqu’il lui confiait, pendant ses études, qu’elle n’avait pas ce qu’il fallait pour être journaliste. Blessée, Rory avait alors décidé d’abandonner Yale, contre l’avis de sa mère, et s’était réfugiée quelques temps chez ses grands-parents.

On peut néanmoins critiquer le comportement de Mitchum Huntzberger. Un bon manager est censé se montrer encourageant et bienveillant, ce qui n’était pas du tout son cas. Rory n’a que 20 ans, c’est sa première expérience dans le monde de la presse, et il s’agit d’un simple stage d’observation : elle sert le café, assiste aux réunions, mais on ne lui demande jamais d’écrire ou d’effectuer la moindre tâche journalistique. Certes elle se montre intimidée, n’ose pas intervenir lorsqu’on ne lui en donne pas l’autorisation, mais qui pourrait l’en blâmer, à ce moment-là de sa vie ? Cette expérience ne dure que 15 jours et pourtant, Mitchum Huntzberger se montre catégorique : elle doit envisager une autre voie.

…Liés aux craintes de sa mère

© WB

Ce qui est étonnant, c’est que la brillante et déterminée Rory se laisse immédiatement abattre. Elle n’envisage pas un instant de persévérer dans cette voie, et semble résolue à tirer un trait sur ses rêves de journalisme. Même lorsque sa mère, qui refuse d’accepter que sa fille délaisse Yale et ses ambitions – « Tu rêves d’être journaliste depuis l’âge de 3 ans – va jusqu’à demander de l’aide à ses propres parents, avec lesquels elle ne s’entend pas. Pour Lorelai, il est évident que si Rory quitte Yale, ce sera définitif. « Tout ce pour quoi on a travaillé toutes ces années, son avenir… Elle était censée avoir plus de chance que moi », confie-t-elle à son compagnon, au bord du désespoir. Comme si, à 20 ans, Rory n’avait pas le droit de faire une pause dans ses études pour faire le point sur ses envies, et qu’elle n’était pas suffisamment intelligente pour faire en sorte que cette interruption ne soit que temporaire.

Alors qu’il sont loins d’être un modèle de tolérance, ce sont ses grands-parents qui se montrent le plus compréhensifs : pour eux, Rory a encaissé un énorme choc, elle a besoin de temps, et mettre ses études à Yale sur pause durant quelques temps pourrait être bénéfique.

Amoureuse du sens du détail et plus à l’aise avec le milieu universitaire qu’avec le monde du travail, Rory possède d’excellentes compétences en gestion de projets. Elle l’a prouvé à cette époque-là, dans son travail pour le bureau des filles de la Révolution Américaine, grâce aux connexions de sa grand-mère. Dans ce job, elle s’est montrée très compétente, c’est pourquoi on regrette qu’elle ne se soit pas réorientée dans ce domaine.

Pourquoi Rory, dès l’âge de 3 ans, avait déjà en tête des objectifs professionnels aussi précis qu’Harvard, le parcours de la journaliste Christiane Amanpour, ou les aventures vécues par un correspondant de presse à l’étranger ? On peut penser que ces choix sont le reflet des occasions manquées de Lorelai et de sa tendance à vouloir faire « tout ce qui est cool ».

Une vie amoureuse marquée par ses parents

© WB

Même les choix amoureux de Rory semblent refléter sa volonté de rectifier la dynamique familiale. L’absence de son père dans sa vie a un gros impact : elle ne veut pas d’un compagnon qui lui ressemble. Lorsqu’elle commence à sortir avec Dean, sa mère établit des comparaisons entre le jeune homme et le père de sa fille. C’est un « vrai gars » de Stars Hollow. Et Rory, d’une certaine manière, apprécie qu’il soit aussi stable dans sa vie, ainsi que le sentiment de sécurité qu’il lui donne.

Pourtant, Rory a besoin d’un homme qui ressemble à sa mère, comme c’est le cas de Jess. Raison pour laquelle Lorelai aura du mal à l’accepter : il lui rappelle trop son passé d’adolescente rebelle. Ensuite, lorsqu’elle regarde Logan, Lorelai voit le genre d’enfant qu’elle aurait pu avoir si elle avait suivi le chemin que ses parents avaient tracé pour elle. Comme Lorelai, Logan soutient Rory, l’encourage à s’aventurer au-delà de sa zone de confort. Comme Lorelai, il se bat pour résister à la pression que ses parents lui font subir, alors-même qu’il a tout pour accomplir ce qu’il désire.

Changer le cours des choses ?

Finalement, même si le projet d’écriture de Rory ressemble à une énième tentative de réconciliation entre les générations Gilmore, il pourrait l’aider à trouver sa place dans cette famille, et plus largement dans la société.

Rory n’est ni Lorelai, ni Emily, ni Christopher. À la fin du revival, on apprend qu’elle est enceinte, ce qui signifie que désormais elle va devoir vivre pour quelqu’un d’autre. Ce sera certainement difficile, car elle apprend tout juste à vivre pour elle-même et à considérer ses propres envies.

Charline Vergne
Fille spirituelle de Rufus Humphrey (Gossip Girl) & Joyce Byers (Stranger Things).
Let Them Binge parfait : Ghost Whisperer, avec des cookies chocolat/cacahuète et ma grand-mère.
Charline Vergne on Twitter